Actus
13/02/2012
Haïti
L’étonnant destin d’une femme

Ce n’est pas Ogline Pierre qui a choisi la politique, mais c’est la politique qui l’a soustraite de sa passionnante carrière de chanteuse. Élue député de Camp-Perrin/Maniche lors des législatives de 2006 à la place de son frère Délince Pierre qui a trouvé la mort pendant la campagne électorale, elle n’a pas déçu ses mandants.
Ogline Pierre n’a pas en mémoire le nombre de fois qu’elle a été invitée, en Haïti comme à l’étranger, à raconter son histoire. Tant elle ressemble à un roman ou à un scénario de feuilleton sud-américain. Jusqu’en 2005, la native de Camp-Perrin menait une vie tranquille en République dominicaine où elle a décroché une licence en sciences informatiques avant de débuter des études en relations internationales.
Elle voyage régulièrement dans la république voisine à Haïti depuis 1991 pour se produire en tant que chanteuse à côté de son frère musicien, Délince Pierre, qui répondait à des invitations des églises évangéliques dominicaines et haïtiennes. En 1998, après avoir bouclé ses études classiques, la jeune Ogline décide d’y habiter. Les bonnes conditions de l’autre côté de la frontière et les turbulences politiques en Haïti ont, sans doute, motivé ce choix.
Les années s’écoulent. Ogline Pierre trouve un emploi en République dominicaine et visite régulièrement ses proches à Camp-Perrin. C’est dans cette commune, à l’école Sainte-Agnès de Marceline, qu’elle a fait ses études primaires. Ogline Pierre a vécu son enfance entre le centre-ville de Camp-Perrin et Marceline, la section communale où elle a pris naissance le 15 juin 1975. « Toute petite, j’ai laissé la maison familiale pour rejoindre ma marraine qui était directrice d’un kindergaten au centre-ville », se souvient-elle. Tombée malade à l’âge de 10 ans, la petite camp-perrinoise est contrainte de retourner chez ses parents.
Après les études primaires, la jeune Ogline Pierre rentre à Port-au-Prince. Son grand frère, pasteur Henrys Pierre, l’accueille à Pétion-Ville. Elle fréquenta le collège de Péguy-ville avant de se faire inscrire au lycée national de Pétion-ville où elle a terminé ses études classiques. Puis, elle débarqua en République dominicaine à la recherche de cieux plus cléments.
Un appel qui a tout changé
Un jour de décembre 2005, la jeune chanteuse reçoit un appel d’Haïti. « On m’a demandé d’entrer à Camp-Perrin de toute urgence », raconte-t-elle. La cause ? Son frère, maestro Délince Pierre, devenu populaire avec son tube « Jezi kraze sèkèy la » est à la morgue. Comme ses proches l’ont souhaité, Ogline Pierre rentre en toute hâte à la maison. « Voilà une situation qui a changé le cours de ma vie », souligne-t-elle.
L’histoire de Délince Pierre avait fait le tour du pays. Le populaire maestro, candidat à la députation, était donné pour mort après être tombé en syncope en pleine campagne électorale. « Lorsqu’un groupe de sympathisants du maestro, en majorité des femmes, l’a conduit à la morgue, l’employé qui était sur place a constaté qu’il n’était pas mort, mais a décidé de le placer dans une salle spéciale en attendant qu’il reprenne conscience », précise Ogline Pierre rappelant son attachement à son feu frère.
« 60 000 dollars », c’est la somme réclamée par la morgue aux proches du maestro des Héritiers du royaume - nom de sa formation musicale - pour le laisser partir lorsqu’il redeviendra conscient. Les habitants de son village natal, les sympathisants, amis et proches de Délince Pierre acceptent de verser cette somme à la morgue pour le racheter. « De retour à la morgue, tout le monde est surpris de retrouver le corps de Délince meurtri dans la cour », témoigne la fille d’Emiliène Noncent et d’Adrien Louis-Pierre. Pourtant, quelques heures plus tôt, plusieurs personnes ont rapporté l’avoir vu se promener dans l’enceinte de la maison funéraire. Une bonne partie de la scène se déroule en l’absence des parents de Délince qui vivaient à l’époque à Port-au-Prince.
Furieux, les membres de la population rassemblés à la morgue font appel aux autorités judiciaires. Répondant aux questions du juge de paix faisant le constat, l’employé de la morgue aurait déclaré : « J’ai appelé le directeur pour lui annoncer que Délince est revenu à la vie, il m’a dit qu’il a une morgue, pas un hôpital. C’est donc mon patron qui m’a intimé l’ordre de le tuer. » Il a suffi de cet aveu de l’employé pour que la population se déchaine. « Le monsieur a été tué sur place tandis que la morgue a été incendiée, a rapporté Ogline Pierre. Aucun membre de la famille n’avait incité la population à la violence ».
Transféré dans une autre morgue, le cadavre de l’auteur de la chanson « Jezi Kraze sèkèy la » y est resté quatre mois. Le temps des enquêtes judiciaires. Plusieurs arrestations ont été opérées dans le cadre de ce dossier. Car il serait question que des rivaux du défunt dans la course électorale avaient offert plus de 60 000 dollars à la morgue pour ne pas laisser leur redoutable adversaire politique sortir vivant . Le procès n’a jamais eu lieu. A chacun de prononcer son verdict.
Source : Lenouvelliste


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